Champagne et bonus : la City en ébullition

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Money, money, money. En ce début janvier, dans la City, l’heure des bonus a sonné. L’atmosphère des salles de marchés est plus électrique que d’ordinaire. Chacun est sur des charbons ardents en attendant d’être informé, généralement lors d’un tête-à-tête avec son supérieur hiérarchique, du montant de la prime de 2013.

Le bonus, c’est deux, cinq, voire dix fois le salaire annuel. Tout dépend de la performance de l’employé, de son équipe et de la firme. Et tout indique qu’à Londres, cette année, ils seront à la hausse.

Déjà 2012 avait été une bonne cuvée, après la baisse de 2011. La rémunération moyenne des banquiers seniors de Goldman Sachs et de JPMorgan à Londres s’était élevée respectivement à 2,5 millions de dollars et 2 millions de dollars (1,8 million et 1,5 million d’euros). Les opérateurs les plus performants de Barclays ou de Royal Bank of Scotland avaient touché grosso modo la moitié. Au total, en 2012, 2 714 banquiers londoniens avaient gagné plus d’un million d’euros, selon un rapport de l’Autorité bancaire européenne, publié il y a deux mois. Enfin, les rémunérations au sommet de la hiérarchie de la City avaient été supérieures de 30 % à celles de Wall Street.

« LE LOUP DE LA CITY SE PORTE À MERVEILLE »

A l’évidence, 2013 a été tout aussi rentable, voire davantage. Les commissions des banques d’affaires installées dans le square mile au titre des introductions enBourse ont augmenté de 12,5 % en 2013. En outre, l’envol du négoce d’actions, en particulier européennes, a largement compensé la baisse des revenus issus du trading obligataire et des matières premières ou des fusions-acquisitions.

La gestion de patrimoine des investisseurs institutionnels comme des super-riches a, pour sa part, tiré profit de l’amélioration de la conjoncture mondiale. Enfin, la City a su profiter à bon escient de son rôle de pivot de la finance islamique ou du négoce de yuans à l’étranger.

Ce début d’année devrait donc être festif à la City. D’ailleurs, à Londres, la liste d’attente pour une table chez Coya, le restaurant péruvien à la mode, est désormais de six mois. Les revues gentry sur papier glacé comme The Lady etCountry Life regorgent de petites annonces à la recherche de chauffeurs, décorateurs, jardiniers, paysagistes et autres gouvernantes. Et l’heure est à la frénésie d’achats d’hôtels particuliers et d’appartements de luxe à Londres ou de manoirs à la campagne avec court de tennis et piscine.

« Le loup de la City se porte à merveille », éditorialise le Daily Telegraph quand leDaily Mirror parle des banquiers comme « de gros matous incompétents et avides ». Si la presse de gauche comme de droite tire à boulets rouges contre les émoluments de la City, personne ne semble croire que la nouvelle réglementation européenne qui vise à plafonner les bonus afin de décourager la prise de risque excessive sera efficace. Celle-ci prévoit qu’à compter de 2015 (c’est-à-dire sur les résultats de 2014) les bonus ne pourront plus, en principe, dépasser 100 % du salaire fixe en tout cas sans que les actionnaires aient été consultés. En tout état de cause, les primes ne pourront pas aller au-delà de 200 %.

« HAUSSE DES BONUS »

« C’est un pas en avant même si les pratiques en matière de bonus restent excessives, particulièrement au Royaume-Uni », veut croire l’eurodéputé écologiste Philippe Lamberts, l’un des promoteurs de la réforme. Le premier ministre, David Cameron, dont le gouvernement a introduit un recours en septembre devant la Cour de justice européenne, en invoquant un excès depouvoir de la part de la Commission de Bruxelles, ne voit pas les choses de la même manière.

Les dirigeants de banque continuent, pour leur part, à justifier l’octroi de bonus substantiels aux plus performants d’entre eux par la nécessité d’attirer et deconserver les talents dans un environnement international très concurrentiel. De fortes récompenses, dont la plus grosse partie est versée en actions monnayables après plusieurs années, dynamisent les employés les plus compétents pour satisfaire les besoins de la clientèle et assurer de bons dividendes aux actionnaires. Tel est le credo répété à l’ombre de la cathédrale Saint-Paul.

La chute de Lehman Brothers, le 15 septembre 2008, et la crise financière sans précédent qui s’est ensuivie – avec les nationalisations de Royal Bank of Scotland et de la Lloyds au bord de la faillite – semblent n’être désormais qu’un lointainsouvenir. Qu’importe que le contribuable britannique ait été mis à contribution – à ce jour, le sauvetage des banques lui a coûté en net 140 milliards de livres (169 milliards d’euros). « En raison de la reprise de l’activité, la City doit s’attendre à une hausse des bonus », juge James Wilkinson, associé du cabinet d’avocats Reed Smith. Quant à l’après-2015, précise le juriste, les banques étudient la mise en place des procédures de contournement – en toute légalité – des nouvelles dispositions : « Si les primes sont plafonnées, le manque à gagner peut êtrecomblé par d’autres moyens. »

Première méthode envisagée en vue de compenser la contraction attendue des primes, l’augmentation du fixe. Nationalisée à hauteur de 82 % lors de la crise, la Royal Bank of Scotland, toujours en difficulté, vient ainsi de demander au Trésor l’autorisation de doubler la rémunération de base de ses traders stars.

OPACITÉ DU MODE DE CALCUL

Pour sa part, Barclays examine le versement d’indemnités mensuelles cash – ce qui est autorisé et n’est pas assimilable à un bonus – ou en actions pour pallier le gel des bonus proprement dit. D’autres aimeraient octroyer un prêt non remboursable si le bénéficiaire ne quitte pas l’entreprise avant un certain nombre d’années. Les contributions patronales à la retraite pourraient également êtrerelevées. Certains modifient leur mode opératoire. C’est le cas, raconte le Sunday Telegraph du 5 janvier, de NM Rothschild and Sons qui, pour mieux rétribuer ses vedettes, a mis en place un plan d’intéressement au profit de 57 de ses dirigeants.Ces solutions sont d’autant plus faciles à mettre en place que les administrateurs externes, qui constituent la commission de rémunération, ont tendance à avaliser les exigences de l’équipe dirigeante sans trop poser de questions. Ils sont souvent trop proches de la direction pour lui imposer un peu de retenue.

L’opacité du mode de calcul des bonus et des sommes en jeu reste totale. Dans la plupart des institutions, les primes sont regroupées dans la catégorie fourre-tout des « frais opérationnels ». Le laxisme des règles comptables leur permet même, le cas échéant, et en toute légalité, de gonfler artificiellement les profits, et donc les bonus.

Reste que la marge de manœuvre des institutions financières est limitée par deux facteurs. Tout d’abord, les actionnaires s’inquiètent de l’augmentation des frais incompressibles au moment où les banques doivent renforcer leurs fonds propres dans le cadre du processus dit « de Bâle III ».

Ensuite, s’il voit d’un bon œil les rentrées fiscales supplémentaires liées à cette augmentation des bonus (ils sont soumis à un impôt sur le revenu de 45 %), le gouvernement de coalition conservateur – libéral-démocrate doit tenir compte du ressentiment de l’opinion soumise, elle, à une cure d’austérité draconienne. Au Royaume-Uni, les rémunérations n’ont augmenté en moyenne que de 1,1 % en 2013, largement en dessous du taux d’inflation de 2,4 %.

TradingInsider/Le Monde

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